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Ces films qu'on ne regarde qu'une fois

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Les films qu'on ne regarde qu'une fois forment une catégorie à part, qui n'a rien à voir avec la qualité. Ce ne sont pas des échecs qu'on évite, mais des œuvres si fortes, si tristes ou si profondes qu'un second visionnage paraît impossible, ou inutile. Elles s'impriment en une seule séance : chaque plan, chaque couleur, chaque silence reste en mémoire sans qu'on ait besoin de les revoir.

Les films qu’on ne regarde qu’une fois forment une catégorie à part, qui n’a rien à voir avec la qualité. Ce ne sont pas des échecs qu’on évite, mais des œuvres si fortes, si tristes ou si profondes qu’un second visionnage paraît impossible, ou inutile. Elles s’impriment en une seule séance : chaque plan, chaque couleur, chaque silence reste en mémoire sans qu’on ait besoin de les revoir.

Ce qui réunit ces films, si différents par leur forme et leur sujet, c’est la nature de l’expérience. On n’en sort pas comme d’un divertissement : on en sort changé, avec le sentiment d’avoir assisté à quelque chose plutôt que d’avoir regardé quelque chose. Les images, les couleurs, la musique et jusqu’à certains silences se gravent dès la première séance. Le visage de Setsuko, la chanson de Didier, le quai de gare de Nemo : on les possède déjà, et c’est une des raisons pour lesquelles revoir ces films semble, selon les cas, superflu, trop douloureux ou les deux à la fois.

Le cinéma compte beaucoup de films qu’on revoit avec plaisir, pour y retrouver une ambiance, une scène, un personnage. Il compte aussi ces œuvres qu’on garde à distance, comme on garde une pièce de la maison qu’on n’ouvre que rarement. Elles n’en sont pas moins précieuses : ce sont souvent celles qui restent le plus longtemps, justement parce qu’on n’a jamais eu besoin de les revoir pour s’en souvenir.

Le Tombeau des lucioles : le film qu’on n’ose pas revoir

Si un titre revient plus que les autres quand on évoque les films qu’on ne regarde qu’une fois, c’est Le Tombeau des lucioles. Réalisé en 1988 par Isao Takahata pour le studio Ghibli, il suit Seita, un adolescent, et sa petite sœur Setsuko, livrés à eux-mêmes dans le Japon de l’été 1945 après les bombardements incendiaires de Kobe. Le film s’ouvre sur la mort de son héros : rien n’est caché au spectateur, qui sait dès la première image comment l’histoire se termine, et qui la suit quand même jusqu’au bout.

Le récit est adapté d’une nouvelle d’Akiyuki Nosaka, publiée en 1967 et nourrie de son expérience de la guerre et de la mort de sa jeune sœur. À sa sortie japonaise, il était programmé en double séance avec Mon voisin Totoro de Hayao Miyazaki, un rapprochement resté célèbre tant les deux films s’opposent. Ici, la forme animée n’adoucit rien : elle rend la faim, la maladie et la solitude des enfants d’autant plus insoutenables qu’elles sont dessinées avec tendresse. Beaucoup de spectateurs disent l’avoir vu une fois, adolescents ou adultes, et ne plus jamais avoir pu le relancer.

La perte d’un enfant, entre deuil et usure du couple

Parmi les films qu’on ne regarde qu’une fois, ceux qui touchent à la mort d’un enfant occupent une place particulière, parce qu’ils s’adressent à une peur que presque tout le monde partage. Alabama Monroe en est l’exemple le plus abouti. Réalisé en 2012 par Felix Van Groeningen, il raconte l’histoire de Didier, banjoïste de bluegrass, et d’Elise, tatoueuse et chanteuse, dont la petite fille Maybelle tombe gravement malade. Le film alterne les époques, les débuts radieux du couple et les années de la maladie, et la musique, d’abord source de joie, devient peu à peu le seul langage qui reste à deux personnes que le deuil éloigne l’une de l’autre.

Adapté d’une pièce de Johan Heldenbergh, qui y tient aussi le rôle de Didier, et porté par Veerle Baetens, le film a obtenu une nomination à l’Oscar du meilleur film en langue étrangère et le César du meilleur film étranger. Ce qui le rend si difficile à revoir tient moins à la mort de l’enfant qu’à ce qu’il montre ensuite : la difficulté de vivre à deux quand on avait prévu d’être trois, chacun portant son chagrin à sa manière, parfois contre l’autre.

Le cinéma a souvent exploré ce territoire. La Chambre du fils, Palme d’or 2001, suit la famille d’un psychanalyste interprété par Nanni Moretti après la mort accidentelle de son fils Andrea. Rabbit Hole, de John Cameron Mitchell, confie à Nicole Kidman le rôle d’une mère que le quotidien ramène sans cesse à l’absence. Dans Manchester by the Sea, Kenneth Lonergan filme un homme, joué par Casey Affleck, qui a perdu ses enfants dans l’incendie de sa maison et que le retour dans sa ville natale oblige à affronter. Le film a valu à son acteur principal l’Oscar du meilleur acteur et à son auteur celui du meilleur scénario original. Le dispositif est chaque fois le même : aucun effet démonstratif, seulement des gestes ordinaires devenus impossibles.

Guerre et mémoire

Les films qui regardent la guerre et l’extermination en face font partie des œuvres qu’on ne regarde qu’une fois, et pour certaines on ne souhaite d’ailleurs pas le contraire. Requiem pour un massacre, réalisé en 1985 par Elem Klimov, suit Fliora, un adolescent biélorusse qui rejoint les partisans en 1943 et traverse l’horreur de l’occupation nazie. Son visage vieillit à vue d’œil au fil du récit, jusqu’à devenir celui d’un homme épuisé : l’un des plans les plus cités du cinéma de guerre.

Avec Le Fils de Saul, László Nemes a choisi en 2015 de ne montrer l’horreur d’Auschwitz-Birkenau qu’en arrière-plan flou, derrière le visage d’un membre du Sonderkommando obsédé par l’idée d’enterrer un enfant. Le film a reçu le Grand Prix à Cannes puis l’Oscar du meilleur film en langue étrangère. La Liste de Schindler, que Steven Spielberg a tourné en noir et blanc en 1993, et Shoah, long documentaire de Claude Lanzmann entièrement bâti sur des témoignages, relèvent de la même exigence : on les voit comme on remplit un devoir de mémoire, et on les porte ensuite.

Dépendance et désespoir qui laissent une trace durable

D’autres œuvres tiennent à distance un second visionnage par la violence de leur trajectoire. Requiem for a Dream, de Darren Aronofsky, suit quatre personnages emportés par la dépendance, au fil de trois saisons qui vont de l’été à l’hiver. Son montage nerveux, ses plans répétés et sa musique obsédante installent un rythme qui accélère à mesure que tout s’effondre. Ellen Burstyn, en veuve devenue dépendante aux amphétamines, a été nommée à l’Oscar pour ce rôle.

La même année, Dancer in the Dark de Lars von Trier remportait la Palme d’or à Cannes, avec un prix d’interprétation pour Björk. Le film mêle comédie musicale et mélodrame pour raconter le destin de Selma, ouvrière tchèque aux États-Unis qui perd peu à peu la vue. De son côté, Irréversible, que Gaspar Noé a présenté à Cannes en 2002, remonte le temps à l’envers et a provoqué des départs de salle. Ces films ne cherchent pas à consoler : ils vont au bout de leur logique, et c’est cette radicalité qui explique qu’on s’en souvienne si bien après une seule vision.

Plus intimes, Amour de Michael Haneke et Blue Valentine de Derek Cianfrance se placent sur un autre terrain, celui du couple face à l’usure du temps. Le premier, Palme d’or 2012, accompagne la maladie d’une ancienne professeure de piano, jouée par Emmanuelle Riva, auprès de son mari, Jean-Louis Trintignant. Le second juxtapose la naissance et la fin d’un amour. Aucun des deux ne contient de scène spectaculaire, et c’est précisément ce qui les rend si difficiles à revoir.

Mr. Nobody et les films qui changent une manière de penser

Tous les films qu’on ne regarde qu’une fois ne le sont pas par chagrin. Certains agissent autrement : ils déplacent quelque chose dans la façon de penser sa propre vie, et il n’est plus nécessaire de les revoir pour qu’ils continuent à travailler. Mr. Nobody, de Jaco Van Dormael, en est l’exemple le plus net. Présenté à la Mostra de Venise en 2009, il met en scène Nemo Nobody, interprété par Jared Leto, qui est en 2092 le dernier mortel sur Terre, à 118 ans, et qui se remémore plusieurs vies possibles.

Le film part d’un instant précis : un enfant de neuf ans, sur un quai de gare, doit choisir entre suivre son père ou sa mère. À partir de ce choix, trois existences se déploient, chacune avec une femme différente, sans qu’aucune ne soit présentée comme la bonne. Le spectateur repart avec une question qui ne le quitte plus : que devient tout ce qu’on n’a pas choisi ? C’est ce qui explique son statut de film culte, souvent cité comme ayant remis en cause la manière dont on envisage ses propres décisions.