Sourire de tristesse : quand le cinéma filme l'amour qu'on n'a pas vécu

Past Lives, Columbus, Garden State, Kings of Summer, Mr. Nobody, The Perks of Being a Wallflower : six films sur la nostalgie, les vies qu'on n'a pas menées et ce sourire triste qu'on connaît tous.

Il y a une expression qu'on ne sait pas nommer mais qu'on reconnaît immédiatement sur un visage : ce sourire qui n'en est pas vraiment un. Celui qu'on esquisse quand quelque chose nous touche et nous manque en même temps. Pas un sourire de joie, pas non plus des larmes. Un entre-deux. Le genre d'expression qu'on fait quand on repense à quelqu'un qu'on aurait pu aimer, ou qu'on a aimé sans jamais oser le dire.

Certains films savent filmer ça. Pas le raconter, pas l'expliquer avec des dialogues qui plaquent des mots sur l'indicible. Le filmer, littéralement, sur un visage, dans un silence, dans un plan qui dure trois secondes de trop. Past Lives, Columbus, Garden State et Kings of Summer n'ont presque rien en commun sur le papier. Un mélodrame coréano-américain primé aux Oscars, un film d'architecture contemplatif, une comédie dramatique culte des années 2000, une chronique adolescente estivale. Et pourtant, ils partagent tous cette même respiration : celle des vies qu'on n'a pas menées, des mots qu'on n'a pas dits, et de ce qu'on devient malgré, ou grâce à, cette absence.

Past Lives, ou l'amour comme hypothèse

Le film de Celine Song commence par une question posée en creux : et si on avait grandi ensemble, dans la même ville, sans que l'immigration ne coupe la trajectoire en deux ? Nora et Hae Sung ne sont pas des amants contrariés au sens classique. Ils sont surtout les témoins d'une version d'eux-mêmes qui n'a jamais eu le droit d'exister. C'est ça, la douleur particulière du film : ce n'est pas une rupture, c'est une non-histoire. Et pourtant elle pèse autant, sinon plus, qu'une vraie histoire d'amour.

Le concept coréen d'in-yun, cette idée que chaque rencontre est le fruit de milliers de vies antérieures, sert de cadre au film sans jamais devenir une explication facile. C'est presque l'inverse : plus on avance, plus on comprend que Past Lives ne cherche pas à justifier ce qui n'a pas eu lieu. Il l'accepte. La scène finale, ce silence partagé avant le taxi, ce n'est pas un adieu triste. C'est un sourire de tristesse à l'état pur : la reconnaissance qu'on a vécu quelque chose de réel, même si ce quelque chose n'avait pas de nom, pas de suite, pas de happy end.

Mr. Nobody, toutes les vies qu'on n'a pas vécues

S'il fallait un contrepoint théorique à Past Lives, ce serait Mr. Nobody. Le film de Jaco Van Dormael prend l'hypothèse inverse et la pousse jusqu'au vertige : et si on pouvait voir, simultanément, toutes les vies possibles qu'un seul choix engendre ? Nemo Nobody, enfant, doit choisir entre rester avec son père ou suivre sa mère sur le quai d'une gare. À partir de ce point de bascule, le film déroule trois existences parallèles, trois amours différents, trois versions de bonheur et de ratage.

Ce qui rend Mr. Nobody si proche de cette idée du sourire de tristesse, c'est qu'aucune des vies montrées n'est présentée comme la bonne. Chacune porte sa part de manque, son propre amour raté, sa propre nostalgie d'un chemin qui n'a pas été pris. Le film ne dit jamais qu'on a fait le mauvais choix. Il dit simplement qu'on porte, quelque part en nous, toutes les personnes qu'on aurait pu être. Et que cette conscience-là, loin d'être un poids seulement triste, devient presque une manière d'aimer davantage la vie qu'on a réellement vécue.

Columbus, l'architecture du non-dit

Kogonada filme les bâtiments de Columbus, dans l'Indiana, avec la même attention qu'on porterait à un visage aimé. Et c'est précisément ce déplacement du regard, du visage vers la pierre, qui rend le film si singulier. Jin et Casey ne tombent jamais vraiment amoureux, du moins pas frontalement. Ils se croisent dans un moment suspendu de leurs vies respectives : lui attend que son père meure, elle refuse de partir pour ne pas abandonner sa mère. Leur connexion se construit dans les marges, dans ce qu'ils ne disent pas plus que dans ce qu'ils se disent.

Ce qui frappe, c'est la retenue du film. Aucun geste dramatique, aucune scène de confession. Juste deux personnes qui se comprennent à travers des façades modernistes, des ponts, des jardins. La tristesse de Columbus n'est jamais criée, elle est architecturale : des lignes droites, des espaces vides, des cadrages qui laissent toujours un peu trop de place autour des personnages, comme pour rappeler qu'entre eux, il y aura toujours cette distance qu'ils ne franchiront pas.

Garden State, le retour vers un soi qu'on ne reconnaît plus

Vingt ans après sa sortie, Garden State reste l'un des films les plus honnêtes sur ce que c'est que de revenir chez soi après s'être anesthésié pendant des années. Andrew Largeman ne pleure pas parce qu'il a arrêté ses médicaments, il pleure parce qu'il redécouvre qu'il peut ressentir quelque chose, et que ce quelque chose fait mal autant que ça libère.

La rencontre avec Sam, jouée par Zach Braff lui-même côté réalisation face à Natalie Portman, n'est pas juste une romance indie avec bande-son twee. C'est le récit de quelqu'un qui réapprend à sourire de tristesse, justement, parce que la tristesse authentique est encore préférable au vide chimique. Le film a été moqué pour ses tics de mise en scène has vieilli différemment. Mais son cœur, cette idée qu'on peut aimer quelqu'un précisément parce qu'il nous ramène à nous-même, reste d'une justesse rare.

The Perks of Being a Wallflower, le premier amour comme cicatrice

Charlie, le narrateur de The Perks of Being a Wallflower, dit une phrase qui résume à elle seule tout ce dont parlent ces six films : « We accept the love we think we deserve. » On accepte l'amour qu'on pense mériter. Tout le film tourne autour de cette idée. Charlie tombe amoureux de Sam, mais reste enfermé dans le rôle de l'ami, du confident, celui qu'on aime bien sans jamais aimer vraiment. Et cette position d'observateur, de wallflower, devient à la fois sa protection et sa prison.

Le twist final, qui relie le mal-être de Charlie à un traumatisme d'enfance, change la lecture du film sans en trahir l'émotion centrale. Ce sourire de tristesse qu'on cherche depuis le début de cet article, on le retrouve dans la scène du tunnel, sous la chanson Heroes de Bowie, quand Charlie se sent enfin infini, l'espace d'un instant, tout en sachant que cet instant ne durera pas. C'est exactement ça : la joie et la mélancolie qui arrivent en même temps, sans se contredire.

Kings of Summer, la dernière innocence

Il y a quelque chose de plus feutré, presque discret, dans la tristesse de Kings of Summer. Le film raconte trois adolescents qui fuient leurs parents pour construire une maison dans les bois et vivre libres, le temps d'un été. Sur la forme, c'est une comédie solaire, pleine d'énergie et d'absurdité adolescente. Mais en dessous, c'est un film sur la fin de quelque chose qu'on ne reverra jamais : cette innocence qui permet encore de croire qu'on peut échapper au monde des adultes simplement en construisant une cabane.

La trahison amoureuse qui fissure le trio, les regards jaloux, les silences autour du feu, tout ça préfigure ce que sera le reste de leur vie : des amitiés qui se distendent, des amours qui déçoivent, des rêves qu'on doit ranger. Le sourire de tristesse ici, c'est celui qu'on a quand on comprend, sans le formuler, qu'on vient de vivre le dernier été où tout semblait encore possible.

Ce que ces films disent de nous

Ces quatre films n'ont pas la même échelle, ni la même ambition, ni le même public. Mais ils partagent une conviction commune : la nostalgie n'est pas un sentiment mineur, une simple mélancolie décorative. C'est une manière de continuer à exister aux côtés de ce qu'on a perdu, ou de ce qu'on n'a jamais eu. Les actes manqués de Past Lives, les non-dits de Columbus, la renaissance douloureuse de Garden State, la fin d'innocence de Kings of Summer racontent tous la même chose sous des formes différentes : on devient qui on est autant par ce qu'on a vécu que par ce qu'on a laissé filer.

C'est peut-être pour ça que ce sourire de tristesse, ce mélange précis d'attendrissement et de regret, revient si souvent dans ces films. Parce qu'il est plus honnête que la joie pure ou le chagrin complet. Il dit : ça m'a marqué, ça compte encore, et je ne changerais probablement rien, même si j'aurais pu vivre les choses autrement.