Jorge Semprún
- Écriture
Détails
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Nationalités |
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| Filmographie | 3 films |
| Récompenses | 3 nominations et 0 victoire |
Biographie
Jorge Semprún, né le 10 décembre 1923 à Madrid (Espagne) et mort le 7 juin 2011 à Paris (France), est un écrivain, scénariste, résistant et homme politique franco-espagnol. Figure marquante du XXe siècle européen, il incarne une génération d’intellectuels forgée dans les luttes, l’exil, la mémoire des camps et les grandes idéologies. Son œuvre littéraire, marquée par l'expérience de la déportation à Buchenwald, explore les thèmes de la mémoire, de l'engagement politique, et de l'identité, avec une lucidité parfois douloureuse, mais toujours habitée par la volonté de comprendre et de transmettre.
Une jeunesse entre République espagnole, guerre et exil
Issu d’une famille bourgeoise et républicaine, Jorge Semprún grandit dans un environnement cultivé et politique. Après la guerre civile espagnole, il s’exile en France avec sa famille, fuyant le régime franquiste. Brillant élève, il étudie la philosophie à la Sorbonne et entre rapidement dans les cercles intellectuels parisiens.
Mais la guerre mondiale le rattrape. Il entre dans la Résistance française, rejoint les FTP (Francs-tireurs et partisans), et est arrêté par la Gestapo en 1943. Il est déporté à Buchenwald, où il restera jusqu’à la libération du camp. Cette expérience, à la fois traumatique et fondatrice, deviendra le socle de plusieurs de ses œuvres majeures.
Une écriture de la mémoire : entre fiction, témoignage et réflexion
C’est avec des récits puissants comme Le Grand Voyage (1963), qui décrit le transport des déportés vers Buchenwald, que Jorge Semprún s’impose en littérature. Il y mêle autobiographie, réflexion philosophique et narration éclatée, refusant une chronologie linéaire pour mieux restituer l’impact fragmenté de la mémoire.
Son écriture oscille entre roman et témoignage, entre devoir de mémoire et introspection. Dans L’Écriture ou la vie (1994), il évoque avec une rare intensité les difficultés d’écrire l’expérience concentrationnaire, le décalage entre la survie physique et la reconstruction mentale. Loin de se positionner en simple témoin, Jorge Semprún interroge la capacité de la langue à dire l’indicible, et l’ambiguïté même de vouloir en faire un matériau littéraire.
Le cinéma : une autre forme de récit politique
Jorge Semprún est aussi un scénariste reconnu, collaborant avec des cinéastes de renom. Il écrit notamment pour Costa-Gavras les scénarios de Z (1969) et L’Aveu (1970), deux films politiquement engagés qui dénoncent la répression et les abus des régimes autoritaires. Ces œuvres rencontrent un large public et confirment son goût pour l'engagement par le récit, sous toutes ses formes.
Il travaille également avec Alain Resnais (Stavisky, 1974) et Joseph Losey (Les Routes du Sud, 1978). À travers ces films, Jorge Semprún explore des thèmes qui lui sont chers : la trahison, le pouvoir, la mémoire historique, et les dilemmes moraux des intellectuels face aux régimes qu’ils soutiennent ou combattent.
L’homme politique : du Parti communiste à la désillusion
Militant engagé, Jorge Semprún adhère très jeune au Parti communiste espagnol, qu’il représente clandestinement dans l’Espagne franquiste pendant plusieurs années. Il croit alors à la possibilité d’un changement révolutionnaire venu de l’intérieur. Mais avec le temps, les rigidités idéologiques et les dérives autoritaires du parti provoquent en lui une profonde désillusion. Il en est exclu en 1964.
Ironie de l’histoire : après la mort de Franco, il revient sur la scène politique espagnole… mais sous un autre angle. De 1988 à 1991, il devient ministre de la Culture sous le gouvernement socialiste de Felipe González. Un poste qu’il quitte en raison de désaccords, mais qui témoigne de son engagement constant en faveur de la culture, de la mémoire, et de la démocratie.
Un homme entre deux langues, deux pays, deux cultures
Jorge Semprún est l’un des rares écrivains à avoir une œuvre majeure en deux langues : l’espagnol et le français. Il choisit longtemps d’écrire principalement en français, langue de l’exil et de la pensée, avant de revenir peu à peu à l’espagnol. Cette tension linguistique est à l’image de son identité : ni tout à fait espagnol, ni tout à fait français, mais profondément européen.
Ce statut d’homme « entre » les cultures, les frontières et les mémoires donne à son œuvre une portée universelle. Il parle de l’Espagne, de l’Allemagne, de la France, mais c’est l’Europe entière, dans ses blessures, ses espoirs, ses contradictions, qu’il convoque.
Jorge Semprún, c’est la figure du survivant devenu penseur, du résistant devenu écrivain, de l’homme en lutte avec le passé comme avec le présent. Une œuvre littéraire et politique exigeante, née de l’Histoire, mais tournée vers les questions essentielles : comment vivre après l’horreur ? Que faire de sa mémoire ? Peut-on écrire sans trahir ce que l’on a vécu ? À toutes ces questions, il n’a pas donné de réponses toutes faites, mais des livres essentiels.